Klaus Huber

Klaus Huber
une guerre contre le monde –
un monde contre la guerre
pourquoi la superpuissance échouera à dominer le monde
23 mars 2003

2 mars. A un instant où les oreilles les plus fines parmi nos contemporains entendent couler le sablier du temps universel et attendent le moment où un certain George W., qui se déclare chrétien, s’apprête à déclarer une guerre qui modifiera l’histoire du troisième millénaire (chrétien!) plus profondément que nous ne voulons l’imaginer…
… en cet instant du 2 mars 2003, nous autres, pauvres humains impuissants d’aujourd’hui, en arrivons – sans doute à cause d’une monumental névrose d’angoisse – à nous disputer sur le pour et le contre d’une guerre préventive contraire au droit des peuples, au lieu de consacrer toute notre entente à nous engager existentiellement, à prier et à jeûner pour la paix, comme nous y exhorte un pape polonais qui n’entrera certainement pas dans l’Histoire comme un ami des communistes.
20 mars. Il n’y a pas que ma plume qui tremble, mais aussi ma langue, mon oreille, mon cerveau. Le tremblement monte de ce petit cœur humain sans défense.
Comment me faire comprendre par la parole dans un présent qui bouleverse le monde, alors que des systèmes d’armement superintelligents se mettent à hurler et essaient d’intimider ce qui subsiste de bon sens, de le contredire en assénant leur prétention de détenir la vérité absolue et la supériorité totale?
Tentatives de chantage spirituel
Ils veulent nous soumettre au chantage! Reconnaissons-le : l’esprit universel, l’esprit du temps bat en retraite, il est presque en fuite. En fuite devant l’orgueil d’un potentiel de puissance toujours plus arrogant – économiquement, militairement, mais avant tout idéologiquement parlant –, d’une pensée unique, néolibérale, annoncée sans détour et depuis longtemps. Pourquoi avoir mis tant de temps à le comprendre, pourquoi avoir fait la sourde oreille?
Le Pentagone – qui, au jour X, a subi une blessure profonde (et toujours inexpliquée ) sur un de ses cinq côtés – engage maintenant en Irak ses systèmes d’armement superintelligents, toujours plus «développés», et proclame – assez haut pour que tout le monde l’entende – que ce n’est qu’en les testant dans une guerre véritable, contre un ennemi de chair et d’os, qu’on pourra obtenir des certitudes quant à leur potentiel destructeur. C’est qu’il s’agit de la première guerre de l’ère de l’information, non?
On a déjà les premières nouvelles du théâtre des opérations, et elles montrent que la compétence de toute cette intelligence artificielle est bien inférieure au quotient intellectuel d’un humain normalement constitué – ce qui nous laisse un fétu d’espoir. Je ne dis rien évidemment du QI d’un certain George W.
Les crises historiques, les naufrages concrets ne découlent pas seulement de ce qu’on appelle les contraintes matérielles, mais d’idées initiales bien codées et dissimulées, qui se fondent sur la prétention humaine à la toute-puissance. Hölderlin appelle cela «le désir monstrueux d’être tout».
Un empire sur des échasses d’argile
Dans son nouveau livre, «Après l’empire», essai sur la décomposition du système américain , Emmanuel Todd analyse le déclin d’une superpuissance et les raisons pour lesquelles elle sera si dangereuse pour l’avenir du monde.
Garants de la liberté politique et de l’ordre économique durant un demi-siècle, ils [les Etats-Unis] apparaissent de plus en plus comme un facteur de désordre international, entretenant, là où ils le peuvent, l’incertitude et le conflit.
Todd réussit à prouver que cette politique ne découle pas d’un sentiment de force, mais de faiblesse. Economiquement et politiquement parlant, les Etats-Unis sont devenus dépendants du reste du monde – qu’on songe seulement à leur déficit quotidien du commerce extérieur d’un milliard de dollars! L’Amérique consomme, et le monde verse son tribut (par le canal des marchés financiers internationaux), comme cela a toujours été la règle dans les empires historiques. La liberté réelle qui est ainsi exportée ne vaut pas beaucoup mieux que la liberté des esclaves.
Deux types de ressources «impériales», écrit Todd, font spécialement défaut à l’Amérique: son pouvoir de contrainte militaire et économique est insuffisant pour maintenir le niveau actuel d’exploitation de la planète; son universalisme idéologique est en déclin et ne lui permet plus de traiter les hommes et les peuples de façon égalitaire, pour leur assurer la paix et la prospérité autant que pour les exploiter.
J’écris ces lignes en tremblant, car le grand massacre des innocents n’a pas encore commencé. Il y a trois jours, les commentateurs disaient que Bagdad – la ville la plus ancienne du monde qui soit toujours en vie, une ville de la taille de Berlin – pourrait subir un orage de feu si mille à trois mille des missiles les plus intelligents la touchaient dans un délai qui ne cesse de se contracter.  Cela ne s’est pas encore produit. Dans l’Unità du 21 mars, Piero Sansonetti écrit:
Hier était le premier vendredi musulman de la guerre, et pendant toute la journée, l’incertitude a été grande à Bagdad quant à la tournure que prendrait l’offensive aérienne des Alliés. L’impression était que les Américains ne voulaient pas bombarder trop massivement, qu’ils se comporteraient assez prudemment, étant inquiets de la vague géante de protestations internationales qui déferlent tous les jours sur leur guerre, ce qui ne s’était jamais produit avant dans aucune guerre. Et qu’ils voulaient éviter des bombardements trop forts, des tapis de bombes, à cause du risque de dommages collatéraux, c’est-à-dire des victimes civiles.
Il Manifesto titrait  UNE GUERRE CONTRE LE MONDE, UN MONDE CONTRE LA GUERRE et commençait le journal des deux côtés: les nouvelles de la guerre d’Irak à la une, les reportages et réflexions sur la résistance mondiale en dernière page et en tête-bêche. Voilà ce qui s’appelle une sémantique structurelle éloquente! «Resistenza», «Widerstand»! Le défaitisme – tous ces Et alors? A quoi ça sert? Les appels du Pape, les prières dans le monde entier! La guerre est quand même là, alors… etc. – sera démenti, du moins l’espéré-je avec ce qui me reste de forces.
Une nouvelle force: l’opinion publique universelle
Où et quand pouvait-on lire jusqu’ici ce qui suit: IL Y A DÉSORMAIS DEUX SUPERPUISSANCES? D’une part les Etats-Unis, certes, mais de l’autre l’opinion mondiale. C’est là une nouveauté historique absolue. Et ce contre-pouvoir qui nous appartient est dû en fin de compte au développement des nouveaux médias et à leurs possibilités illimitées.
Voici ce que j’avoue croire : si, d’un côté, la superintelligence des ordinateurs militaires est capable d’anéantir un  petit ennemi affaibli, combien plus l’opinion publique sera-t-elle capable de se faire entendre bruyamment – par Internet, par le courriel, grâce à sa superintelligence –, au point que la surdité apparemment inébranlable des superpuissants qui croient décider aujourd’hui du sort et de l’avenir de la planète sera vaincue et que, de leurs faibles sens, ils entendront résonner la puissante vague de la résistance mondiale.
Mais si la stupidité toujours propagée par la grande majorité des médias les plus puissants devait devenir le plus petit dénominateur commun de l’humanité, nos perspectives d’avenir seront définitivement perdues.
Sens de l’empathie
La survie de l’humanité doit commencer aujourd’hui dans l’âme du monde par une raison largement ouverte et générale.
La finitude de l’homme est d’abord sa mortalité. Dans Bautzen oder Babylon, Heiner Müller affirme que la mémoire de l’humanité est préservée dans ses arts. » Mais la mémoire présuppose la survie de l’espèce. » Ecoutons cette mémoire de l’humanité! Elle nous répète toujours la même chose: un autre monde est possible, un monde d’êtres humains dans lequel aucune guerre préventive impérialiste ne sera plus nécessaire.
Tous les éclats qui me transpercent les sens et traversent mon esprit… impossible d’y mettre un ordre transparent!
Causer la souffrance et subir la souffrance sont des notions liées depuis des millions d’années dans l’évolution de la Création.
Il nous faudrait réfléchir à la pression de la souffrance et aux forces intérieures de la compassion. Le 18 mars, je trouve dans un journal italien (Il Manifesto, qui plus est!) une voix irakienne qui s’élève pour parler de la pression de la souffrance et des victimes civiles sanglantes que les bombardements tout proches vont occasionner. Monseigneur Shlemon Vardouni, «évêque auxiliaire du patriarcat chaldéen de Babylone», membre donc d’une communauté de chrétiens primitifs, déclare:
Si nous allons au Ciel, nous prierons pour vous tous. Si nous restons en vie, nous remercierons tous les hommes qui ont manifesté en faveur de la paix. Et si le Seigneur veut nous transformer en holocauste pour le monde, nous l’accepterons. Que sa volonté soit faite! Voici notre prière: ayez pitié des enfants irakiens, ayez pitié de la jeunesse irakienne, des vieux, des femmes, qui sont dans un désespoir profond!
Le sacrifice sanglant de Christ sur la croix de Golgotha est pris au sérieux dans la mort sacrificielle d’ innombrables victimes pour le monde; est-ce là un signe de la capacité de souffrance des chrétiens primitifs?  Les paroles de l’évêque Vardouni me bouleversent. Je crois qu’une lueur d’espoir vacille ici au seuil de l’avenir de l’humanité. A l’époque où la chosification de l’homme, qui s’accélère à une vitesse exponentielle depuis le tournant du millénaire, ne cesse de croître, une convergence historique exceptionnelle de toutes les religions dans le «non à la guerre!» se précise. Le «Seigneur des armées» de l’Ancien Testament se désarme lui-même.
L’espoir de l’humanité croît, même si le cri de «dégoût devant l’histoire du monde» (Erwin Chagaff)  résonne particulièrement bruyamment dans mes oreilles, ces jours-ci.

Klaus Huber, Panicale, Ombrie, le 23 mars 2003
Première publication: Basler Zeitung, 25.3.2003, p. 33-34.
Traduction de l’ allemand par Jacques Lasserre

« 1 2»